Retraite au centre indien Vaidyagram

Un lieu profondément holistique, entre hôpital, monastère et éco-village

A natural Ayurveda healing village

Vaidyagram est un centre Ayurvédique en Inde près de Coimbatore, à la fois hôpital, monastère et éco-village. C’est un lieu profondément holistique.

Entrée dans le centre Vaidyagram

16H30 mardi 2 avril, j’arrive tout juste.
La chaleur est encore étouffante malgré l’heure avancée de la journée. Je dégouline à grosses gouttes pendant qu’un ventilateur brasse de l’air chaud au dessus ma tête et que je remplis une énième fois mon numéro de passeport, de visa, de durée de séjour, pourquoi je suis là, etc.
J’avais oublié les sensations générées par « 39° ». En regardant la météo avant de partir, je m’étais simplement dit qu’au moins ma valise serait légère. Lire le chiffre est abstrait, le vivre est autre chose. J’ai soudain eu la sensation de basculer 3 ans en arrière pour me retrouver à Shwe oo min, en Birmanie. Alors j’étais partie 3 mois en longue retraite, pendant la saison chaude.

La chaleur a été mon obsession pendant tout le séjour. Bien-sûr, elle n’est qu’un prétexte qui illustre les résistances que nous traversons : nous trouvons un élément problématique et déclarons que si cet élément n’était pas là, tout irait mieux. C’est bien entendu totalement faux et cet élément est pour chacun d’entre nous différent. Pour les Indiens qui ne souffrent pas la chaleur et constituent la moitié des patients, c’est la nourriture qui n’est pas assez épicée. Pour eux, c’est insupportable et leur principal sujet de conversation. Pour d’autres, c’est l’eau qui est trop chaude. Pour d’autres encore, c’est l’ennui. Tant que nous résistons, cela devient notre objet central de préoccupation.

Je suis venue faire un panchakarma. C’est une cure de 21 jours pendant laquelle on élimine toutes les toxines du corps pour lui permettre de retrouver un fonctionnement optimal et équilibré, dans lequel les processus d’auto guérison se mettent en place naturellement.
Le grand principe est de drainer le corps pendant la première partie du traitement (cela peut prendre entre une semaine et une dizaine de jours) pour amener toutes les toxines dans le ventre avant de les éliminer par les voix basses. Ce nettoyage est plus ou moins fort selon la condition de la personne, son état de santé et les maladies qu’elle rencontre. Il y a un aspect traditionnel dans chaque geste, rien n’est fait au hasard. Ainsi vidé, le corps peut à nouveau être nourri. Avant la spécificité de la maladie, pour la médecine ayurvédique, c’est le travail sur le terrain qui compte.

Les gens viennent du monde entier. Pendant mon séjour, il y avait une dizaine de Brésiliens (un groupe) un danois, une suisse, un couple de Vietnamiens, quelques Coréens, une Anglaise, plusieurs Américains, une Russe, un Français vivant en Inde.
Pendant le traitement, le corps est assez fatigué. Avec la chaleur en prime, chacun d’entre nous se traîne, ne regagnant que quelque vitalité spontanée aux heures fraîches du matin et du soir.

La première fois que j’ai entendu sonner à ma porte de chambre à 5h43 précises, j’ai franchement grogné. La décoction du matin, comme les 4 autres de la journée, se prend à heure fixe. « Right medicine, right moment », nous dit le médecin à l’origine de ce centre. Les 60 ml de liquide noir, épais et amer s’avale d’une traite, il ne faut pas trop réfléchir. « To your good health » plaisante souvent mon voisin, un Américain à la retraite venu trouver une alternative aux narcotiques prescrits dans le cadre de ses insomnies sévères. Il me dit aussi parfois « I miss home, I miss my toys ». Comme nous tous, il trouve le temps long.

Le petit matin se révèle être un temps privilégié et dès le lendemain, je prends l’habitude de me lever vers 5 heures. Il faut dire qu’avec le peu d’action de mes journées, je n’ai pas besoin de dormir autant et par ailleurs, je suis couchée très tôt.

L’activité sociale la plus intense de la semaine consiste en un dîner de groupe le mercredi soir. Nous sommes tous particulièrement joyeux à l’idée de nous retrouver autour d’une grande tablée. Nous quittons l’espace d’un repas l’antichambre de nos lieux de vie individuelle ou chacun d’entre nous prend ses repas en silence. L’aspect festif ne réside que dans l’atmosphère, car notre régime reste strict.

Ma chambre pendant la retraite (un sacré confort comparé à d’autres lieux).

Terrasse attenante où je passe la plupart de mon temps quand je ne suis pas en soin où dans le hall de méditation.

Repas classique : curry de coco et riz

Le fameux porridge de riz rouge, spécialité du centre, est servit pratiquement à chaque repas et de façon privilégiée au petit déjeuner, sans aucun condiment cela va de soi, avec un plat de lentilles. Le soir nous avons souvent un curry ou des légumes.
Le déjeuner est le repas le plus complet où l’on retrouve les 7 saveurs si importantes dans la médecine ayurvédique. La nourriture est très bonne, pas du tout épicée donc considérée comme très fade pour les Indiens, mais pour moi cela m’allait.
C’est la répétition qui m’a posée problème et le fait qu’au final, quels que soient les plats (riz, lentilles, curry ou même les légumes cuits à la vapeur) cela revenait souvent à une forme de bouillie plus ou moins liquide.
Inutile de dire que le sucré est totalement éliminé, comme le thé ou le café, j’imagine que vous vous en doutiez.

Le premier petit-déjeuner où j’ai vu arriver le plat de lentilles, j’ai eu un moment de déception car je ne pouvais m’empêcher de fantasmer des chapatis (sorte de crêpe très courante en Inde) au miel. Comme manger saler le matin n’a jamais été un problème pour moi, j’ai tout avalé. Au bout de quelques jours, j’avais perdu mon enthousiasme. A la fin de mon séjour, j’avais fini par prendre carrément prendre en aversion la vue du riz. (D’autant qu’il a fait parti de mes soins, appliqué en cataplasme avec du lait).

Manger étant LE sujet, c’est un point de discussion fréquent dans les satsangs, qui sont des échanges entre patients et médecins. Les médecins nous expliquent ce qu’ils recherchent dans cette alimentation est quelque chose qui nourrisse le corps en étant le plus facilement digeste.
Exit la nourriture émotionnelle et compensatoire. Quand ce filtre là n’est plus, on se prend de plein fouet ce que l’on cherche à cacher (même inconsciemment) avec un bon petit plat. Cela peut être l’ennui, la tristesse, l’agitation, la colère, une contrariété, la liste tête est très longue et chacun d’entre nous en a une.

La restriction est tout autant dans les mets que dans les paroles, les pensées, les actions et activités. En enlevant toutes ces couches qui remplissent jusqu’à nous gorger et déborder notre quotidien, on se dévoile et l’on peut observer ce qui est là, tapi en permanence. C’est la remontée des boues au sens propre comme au sens figuré, dans le soin. Nous découvrons des addictions dont nous n’avions même pas idée, des comportements automatiques qui ne peuvent plus s’exprimer parce que tout a changé dans ce cadre de vie, etc.

Par exemple, j’ai fait parti du club pas si sélect des « coffee headache ». Au bout de 3 jours de sevrage de café, j’avais forcément mal au crâne. Mon médecin référent l’attendait en souriant. Mon premier réflexe a été de prendre un Doliprane et hop le mal de crâne disparaît et je continue ma vie habituelle. Mais non, j’ai joué le jeu. On m’a mit un cataplasme sur le front, pendant une heure, avec le conseil de m’allonger et de me reposer. Ce cataplasme a été bigrement efficace et il m’a aussi permis de réaliser à quel point nos médicaments tout aussi efficaces, sont plus faciles à prendre et rapides, ce qui a pour revers de médaille qu’on ne ralentit pas le rythme en étant malade.
Le mot « repos » où il ne s’agit ni de lire, ni de regarder la télévision, ni de travailler mais de ne rien faire, est quasi sorti de mon vocabulaire. Les docteurs insistent beaucoup sur la nécessité de ce repos du corps et de l’esprit. C’est pour ça que le lieu ne propose pas d’activités spécifiques autour du yoga.

Il y a simplement les prières du matin et du soir, mon moment préféré de rencontre avec le sacré.

Ce n’est pas si facile de se reposer sans rien faire. J’essayais et je m’ennuyais. On ne passe pas en « mode retraite » comme cela. Progressivement, j’ai fini par reconnaître certains oiseaux, leur rythme. J’ai flippé devant des insectes énormes qui avaient l’air peu amicaux. Un scorpion a même eu l’audace de s’inviter sur ma terrasse, mais là, sans demander mon reste j’ai été chercher quelqu’un pour le déloger.

Les chambres sont construites par 4 avec un patio faisant puits de lumière et d’air au centre, elles s’organisent par différents regroupements autour de jardins qui constituent un véritable poumon pour le lieu. Les maisons du personnel sont aux extrémités ainsi que celles des 3 directeurs médicaux qui vivent là avec leur famille.

La région est aride et brûlante mais dans le centre grâce à la végétation, nous avions quelques degrés de moins qu’à l’extérieur. Le lieu est bordé par les champs et on voit aux loin les montagnes. Après un premier regard avide pour sentir et comprendre le lieu, je commence à mieux observer. Le jardin tout d’abord que je trouve très beau. En partant, chaque patient met en terre une bouture. C’est une idée que j’avais eue aussi pour le écolieu que je souhaitais créer : que les plantations soient, en partie, réalisées par les gens de passage. Symboliquement, c’est très fort.

Jardin en permaculture

L’électricité du lieu est fournie par des panneaux solaires qui garnissent grand nombre de toitures.

Le jardin est conçu avec les principes de la permaculture. En Inde cela reste assez rare. du coup, la gestion de l’eau est optimale. Ils ont en outre une quinzaine de puits pour recueillir l’eau lors de la saison des pluies. Au tout début de la création du lieu, il y a une dizaine d’années, ils ont dû aller chercher de l’eau dans la nappe phréatique située à 750 m. À présent, ils ont réussi à reconstituer ses réserves, ils n’ont plus besoin que d’aller à 150 m pour avoir de l’eau. L’eau que nous buvons vient donc du lieu, elle a été bouillie avec différentes épices et du gingembre pour être potable.

Outre la beauté du jardin et sa fonction pédagogique et utile (plantes médicinales, aromatiques, comestibles) un de leurs objectifs est d’arriver progressivement à vivre des légumes qu’ils cultivent.

Le vendredi est le jour nous avons une petite balade d’une demi-heure dans le jardin, à la rencontre des plantes médicinales. À part les férus de botanique, la plupart d’entre nous ne comprenons rien, surtout que les mots sont donnés en latin ou en sanskrit. Mais nous sommes contents de l’activité et de la passion du médecin qui anime cet atelier.

Chaque jour il y a une petite activité comme cela. Le jeudi par exemple c’est le « cow puja ».

Cow PUja

La vache sacrée arrive, elle est peinte avec du jaune et du rouge (ne me demandez pas pourquoi je ne connais rien à tous ces rituels indiens). On allume une flamme, une prière est prononcée et on tourne autour de la vache avant de lui donner de l’herbe à brouter. Après, nous pouvons manger la nourriture sacrée de ce rituel et je pense qu’elle a particulièrement de succès car souvent elle est très bonne : il s’agit d’un riz un peu sucré comme un riz au lait et nous sommes heureux de la friandise avec la délicieuse impression de commettre quelque chose d’interdit car c’est hors régime.

Au fil des journées, le lieu se dévoile dans ses subtilités. Je m’aperçois qu’il est profondément holistique tout à fait dans l’état d’esprit du lieu que j’ai voulu créer. Jusqu’à l’architecture même et l’agencement des espaces ou encore le montage. Il y a un médecin qui a eu l’idée du centre et a posé toutes les bases du projet avant d’être rejoint par 2 autres amis qui se sont associés. 2 investisseurs fortunés ont financé les premières maisons où les 3 médecins associés ont vécu sur site avec leur famille; ainsi que les premières infrastructures pour accueillir des patients.
Le lieu est hyper organisé et la grande différence avec l’Europe est le coût d’un salaire qui permet à une fourmilière de personnes de travailler et entretenir les espaces. Chacun a sa place et sa tâche, parfois petite mais essentielle, à effectuer.
Par exemple, il y a une personne dont la fonction est de passer tous les jours à 4 heures de l’après-midi avec une marmite remplie de braises et de feuilles aromatiques qui dégagent une odeur agréable pour nous mais profondément désagréable pour les moustiques. Grâce à cela, il y a extrêmement peu de moustiques au centre.
On voit en continue dans la journée, différentes personnes en train de s’occuper de la maintenance, du nettoyage, du jardin, de la cuisine. Toutes ces petites mains font la vie du lieu.

Ce qui m’a profondément aidé dans ce séjour est  le rituel de prières du matin. Elles sont chantées par les médecins, ce qui en dit long sur la vision d’une médecine qui s’adresse au corps, à l’esprit et à l’âme. Ces chants en sanskrit posent un taux vibratoire et ouvrent ou ferment la journée au moment du lever du coucher du soleil. Cela dure une heure environ et c’est très beau.

Ma période de retraite correspondait avec un temps de festival (il faut dire qu’il y a beaucoup de festival, c’est rare de ne pas avoir un temps de célébration pendant un séjour en Inde).

Nous avons eu aussi une conférence donnée par une femme poète, écrivain, doctorante, maître de conférences, traductrice. Elle a commencé en nous racontant de façon assez touchante comment, lorsqu’elle est venue la première fois en tant que patiente, elle a vécu son premier soin. Elle nous a expliqué que tout en étant connue et bardée de titres, de diplômes, face à la maladie, dans la salle de traitement, elle était comme chaque patient, un corps dénudé de ses habits comme de ses attributs, souffrant et abandonné aux mains des thérapeutes.

La même chose a été évoquée par une danseuse, elle aussi assez connue au Kerala car héritière d’un mouvement de danse classée au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. Cette danseuse pouvait à peine bouger le genou en arrivant au centre. Elle avait fait la promesse de revenir danser si elle guérissait. Chaque année depuis 3 ans, elle revient dans ce temps de festival pour danser quelques heures de cette forme unique qui m’a profondément fascinée.

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